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INTELLECTUELS MÉDIATIQUES
--> Les nouveaux réactionnaires

Si l'article n'est pas récent, il reste d'actualité puisque intemporel... Quel est le rôle de ceux qui pensent penser? Quel poids ont et portent-ils? Une réflexion de MAURICE T. MASCHINO, Journaliste, auteur de Oubliez les philosophes, Complexe , Bruxelles, 2001 tiré du LE MONDE DIPLOMATIQUE | OCTOBRE 2002 | Pages 1, 28 et 29 http://www.monde-diplomatique.fr/2002/10/MASCHINO/16996 
 
  
Que leur est-il arrivé ? Naguère en première ligne pour défendre avec courage, contre les pouvoirs et l’opinion publique, des causes désespérées (affaire Calas, affaire Dreyfus, indépendance de l’Algérie, paix au Vietnam, etc.) beaucoup d’intellectuels français - d’Alain Finkielkraut à Jacques Julliard, de Philippe Sollers à André Glucksmann, de Luc Ferry à Pascal Bruckner et tant d’autres - semblent désormais s’aligner sur les thèses dominantes les plus frileuses et les plus conservatrices. Hérauts de la mondialisation libérale, génuflecteurs transis des Etats-Unis, soutiens inconditionnels du général Sharon, obséquieux complimenteurs des grands patrons, adulateurs de tous les pouvoirs et principalement de celui des grands médias, ces « intellectuels » n’usurpent-ils pas leur fonction et ne trahissent-ils pas Voltaire, Hugo, Zola, Gide, Sartre, Foucault et Bourdieu ?

   Quand le peuple est muselé et la démocratie en danger, « l’insurrection est le plus sacré des devoirs ». De Rousseau à Sartre (« On a raison de se révolter ! »), de Voltaire, qui défendit la veuve Callas, à Zola, qui dénonça l’injuste condamnation du capitaine Dreyfus (lire La rédemption de la « race ouvrière » vue par Emile Zola), et Gide, qui s’insurgea contre la guerre du Maroc et contre le colonialisme au Congo, les intellectuels en France - du moins les plus grands d’entre eux - ont été, pendant deux siècles, à l’avant-garde du combat pour la justice et la liberté.

Ne craignant pas d’affronter les pouvoirs établis, payant de leur personne (Hugo et Zola durent s’exiler), ils furent de toutes les luttes contre les oppresseurs et les tyrans. La guerre d’Espagne les mobilisa, et Saint-Exupéry, Georges Bernanos, François Mauriac, André Malraux, parmi tant d’autres, prirent une part active à la dénonciation du fascisme. La guerre d’Algérie les dressa, en majorité, contre la politique de « pacification » : la plupart (François Mauriac, André Mandouze, Pierre-Henri Simon) dénoncèrent la torture et les exactions de l’armée française, et plus de 121 apportèrent leur soutien, dans un manifeste célèbre, aux déserteurs et aux insoumis. A leur tête, bien sûr, Jean-Paul Sartre et sa revue Les Temps modernes, mais aussi des ethnologues (Jean Pouillon), des historiens (Pierre Vidal-Naquet), des orientalistes (Maxime Rodinson), des mathématiciens de réputation internationale (Laurent Schwartz), des écrivains, des artistes, des comédiens, des journalistes... On a du mal, aujourd’hui, à imaginer quel impact eut sur l’opinion, et les pouvoirs en place, pareille mobilisation des plus grands esprits de l’époque.

Car les temps ont changé. Et si mai 1968 a pu encore avoir, pour beaucoup, des airs de révolution, la découverte du goulag et du « socialisme réel », comme l’évolution des pays d’Afrique et d’Asie nouvellement indépendants ont provoqué chez beaucoup d’intellectuels français un véritable traumatisme.

La perte de leurs illusions, ou de leurs espérances, en a conduit beaucoup, dans les années 1970 et 1980, à se réfugier dans un silence gêné et à renier les engagements de leur jeunesse. Ou à intervenir, bruyamment, avec la fougue et la mauvaise conscience de repentis, en sens inverse. En battant leur coulpe, ou celle de leurs aînés, accusés de « s’être toujours trompés ». Ou encore, en se ralliant à grands cris à l’américanisation du monde, à la mondialisation économique et à l’idéologie néolibérale qu’ils dénonçaient si énergiquement auparavant. Certains n’hésitent pas à assumer désormais, sur telle ou telle question (politique, économique ou culturelle), des positions qu’ils auraient eux-mêmes qualifiées, il y a quelques années, de « furieusement réactionnaires ».

D’autres restent marqués par le choc subi dans leur jeunesse. Si le temps des autocritiques est révolu, l’échec de la perestroïka, l’éclatement de l’Union soviétique les ont convaincus que la construction d’un socialisme à visage humain relevait de l’utopie. Loin de les revigorer, la politique que François Mitterrand et la gauche ont mise en oeuvre dans les années 1980 les a confortés dans leur scepticisme, et ils restent décidés à ne plus se laisser piéger par les « apparences de l’histoire ».

Tant pis pour les foules
Le terme même d’« intellectuel engagé » leur répugne. Repliés dans les universités, confinés dans leurs bureaux et ne s’exprimant que dans des revues destinées à un public restreint, les plus sérieux d’entre eux se consacrent essentiellement à la « recherche de la vérité ».

Pierre Nora en est un exemple. A intervenir dans le présent, toujours équivoque ou trompeur, l’intellectuel risque de se fourvoyer et de tromper les citoyens, estime-t-il. Il doit donc porter sur la société au sein de laquelle il vit le même « regard éloigné » que l’ethnologue sur les Nambikwaras : « Que pensions-nous de De Gaulle en 1958 ? Toute la gauche criait à l’apprenti dictateur et dénonçait un "coup d’Etat fasciste". Portons-nous le même jugement aujourd’hui ? » Prudence d’abord : « Il faut arracher l’activité intellectuelle à l’activité militante... C’est affreux à dire, mais quand on m’a demandé, il y a vingt ans, quel slogan je voulais pour Le Débat, j’ai répondu en riant : "Les intellectuels parlent aux intellectuels" comme "Les Français parlent aux Français". Il faut accepter de ne pas être le porte-parole des foules. » Mais qui leur tiendra un langage de vérité si l’intellectuel se terre et se tait ? « Tant pis s’il n’y a pas de relais ! »

Pierre Nora va même plus loin dans ce qui ressemble fort à un mépris d’aristocrate : il n’hésiterait pas, éventuellement, à « dissocier ce qu’il pense de ce qu’il écrit ». Convaincu, par exemple, que l’issue du conflit israélo-palestinien ne peut être que tragique, il ne le dirait pas et laisserait au lecteur quelque espoir. D’ailleurs, « il est inutile d’écrire des articles d’opinion pure. D’ajouter de l’opinion à de l’opinion. Qu’un Théo Klein dénonce la politique de Sharon, c’est très bien (1). Mais moi, à quoi cela servirait-il ? Si le citoyen Pierre Nora est de gauche » (« Bien sûr que j’ai voté Jospin ! »), l’intellectuel est ailleurs.

D’autres, également partisans de la plus grande réserve, ne paraissent pas atteints, à première vue, de schizophrénie. Sans la moindre hésitation, ils affirment que le rôle de l’intellectuel est de « penser le monde pour le transformer » : « L’intellectuel, déclare par exemple Pierre Rosanvallon, historien et professeur au Collège de France, c’est celui qui lie un travail d’analyse à une préoccupation citoyenne. Sinon, c’est un spécialiste. » Mais comme ces intellectuels n’entendent nullement vulgariser leur savoir et qu’ils récusent ces « caricatures » que sont à leurs yeux les « essayistes superficiels » et les « abonnés des médias », ils se condamnent à l’individualisme et au conservatisme des universitaires les plus classiques.

Pierre Rosanvallon le conteste : « Il y a des relais et des médiations : professeurs du secondaire, intellectuels sociétaux, journalistes... Nos travaux sont saisis d’une manière ou d’une autre par la société. » Illusion : cinquante ans après la fin de la guerre d’Algérie, de nombreux enseignants, y compris de gauche, passent très vite sur les pages sombres de cette période. Quand ils ne les ignorent pas (2). Se croire « relayé » lorsqu’on ne touche qu’une fraction infime du public relève du fantasme. Et prétendre que les « livres d’intervention » de Pierre Bourdieu, par exemple, représentent « une chute dans l’exigence de vérité » (Pierre Rosanvallon), c’est adopter une conception élitiste de l’intellectuel, qui fait le jeu du pouvoir.

Face à ces intellectuels qui refusent toute publicité et, qu’ils soient ouvertement de gauche (Daniel Bensaïd, Miguel Benasayag) ou « simplement » démocrates (Clément Rosset, Marcel Gauchet), n’intéressent d’ailleurs pas les médias parce que trop « compliqués », s’en dressent d’autres, qui ont su si bien faire qu’ils occupent toute la scène et se confondent, pour le grand public, avec « les intellectuels ». C’est à leur entregent, comme à la toute-puissance, politiquement orientée, de la télévision, qu’ils doivent leur succès.

Naguère marxistes, ou marxisants, eux aussi, au début de leur « carrière », ils se hâtèrent - ce fut l’un des effets Soljenitsyne - de renier leurs premières amours et de jeter le bébé avec l’eau du bain : dans leur fantasmagorie, les maîtres penseurs devenaient des « mangeurs d’hommes » - du cerveau de Hegel, Marx, Fichte ou Nietzsche étaient sortis tout droit, affirmaient-ils, l’antisémitisme et l’Etat totalitaire. Il était temps de promulguer une « nouvelle philosophie », qui composerait au capitalisme un visage humain : André Glucksmann, Bernard-Henri Lévy, Jean-Paul Dollé et quelques autres s’y employèrent. En toute sincérité, sans doute. Mais sans excessive lucidité.

Il est probable que cette agitation aurait vécu ce que vivent les roses si ces jeunes gens, qui avaient à leur actif plus de relations mondaines que de livres, n’avaient suscité la curiosité, puis l’enthousiasme des médias - entre autres, de la télévision. N’apportaient-ils pas leur caution (de « gauche ») à l’ordre existant, et un peu d’âme à un monde cynique ? N’hésitant pas à condamner les atteintes aux droits de l’homme au Bangladesh ou en Amérique latine, ne contribuaient-ils pas à entretenir la légende d’une France à la pointe du combat pour la liberté ?

Se servir d’une cause
Vite poussés sur le devant de la scène médiatique, ils y sont restés. Non à cause de leur « oeuvre » - une série d’essais hâtifs ne composent pas une oeuvre, quelques idées choc ne font pas une pensée -, mais parce qu’en symbiose avec une époque qui, dans tous les domaines, fait de l’esbroufe et propose, telle l’alchimie du XVIe siècle, du cuivre pour de l’or et du fer blanc pour de l’argent. De cette perversion des valeurs, qui transforme un fait divers, si tragique soit-il, en événement de première importance, fait de « Loft Story » « une sorte de cours d’éducation amoureuse » (Luc Ferry) (3) ou d’un animateur de « débats » télévisuels un professeur de philosophie, ces intellectuels-là sont les premiers bénéficiaires.

L’époque n’est plus, en effet, où un intellectuel se définissait d’abord par son travail d’intellectuel. Par une oeuvre qui le faisait connaître et, lorsqu’il intervenait dans les affaires du siècle, fondait sa légitimité. Voltaire, Hugo, Zola, Sartre, Gide, Foucault, Bourdieu..., tous furent d’abord des créateurs, qui ne devaient qu’à eux-mêmes, à leur talent et à la force de leurs écrits, leur célébrité. Aujourd’hui, peu importe la qualité, ou la nullité, d’une production : ce sont les médias, et la télévision d’abord, qui consacrent les intellectuels. Les font exister comme intellectuels. Décident qui l’est, et ne l’est pas. Et, par là même, modifient radicalement leur statut : il ne s’agit plus d’écrire les livres les plus substantiels, les plus profonds, pour être reconnu comme intellectuel, mais d’être le plus visible possible, le plus souvent présent à l’écran, à l’antenne et à la « une » des gazettes. De Libération ou du Monde si possible, et des magazines.

Mieux encore : pour peu qu’on occupe un poste d’éditorialiste dans un grand quotidien national, au Point, au Nouvel Observateur ou à L’Express, sans oublier la direction d’une collection chez un éditeur, on est sûr, grâce au réseau de relations parisiennes que l’on s’est ainsi constitué, de garder sa place au soleil.

Echange de bons services : aux médias les intellectuels rendent le lustre qu’ils en ont reçu, et les médias, qui les sollicitent à tout propos, entretiennent leur réputation. Pareille dépendance servile à l’égard de ceux qui vous font roi et peuvent, du jour au lendemain, vous précipiter dans les oubliettes se répercute sur la nature même de la production intellectuelle : elle doit être soutenue - un livre par an, tous les deux ans au moins, fût-ce un commentaire décousu de l’actualité la plus hétéroclite, baptisé « journal » - et, d’un livre à l’autre, des articles, des conférences, la participation à l’émission d’un confrère ou d’un quelconque directeur de rédaction, dont on encensera bien sûr le nouveau livre (pas toujours lu...). Le tout au détriment de la qualité, du sérieux, de la rigueur, du travail en profondeur, et dans le plus grand mépris des faits.

Jouant volontiers les journalistes, ces « intellectuels de parodie » (4) vont rarement sur le terrain (y vont-ils, ils s’en remettent aux autorités qui contrôlent le territoire, pilotés par elles, protégés par une garde rapprochée, quand ce n’est pas la sécurité militaire du pays qu’ils visitent...), et ne se livrent guère au travail minutieux d’enquête du reporter, qui prend des risques, collecte patiemment des informations, accorde autant d’attention aux simples citoyens qu’aux chefs d’Etat ou de guerre. « Ils ne servent pas une cause, dit d’eux Pierre Nora, ils s’en servent, ils mettent le malheur du monde au service de leur ego. » Et d’un narcissisme exorbitant.

Reporters d’un jour ou auteurs prolixes, tous cultivent leur différence. Et, faute d’innover - de créer -, se répètent, pour l’accentuer : bruyante défense des droits humains, de préférence en Croatie, en Bosnie ou au Rwanda, plus « exotiques » que l’Hexagone ; fracassant éloge du néolibéralisme et de la mondialisation économique (forcément « heureuse ») ; incessante apologie des Etats-Unis ; constante critique du « tiers-mondisme » ; permanente dénonciation du « progressisme » et de tout modernisme ; inlassable et inconditionnel soutien au gouvernement d’Israël... A chacun son oriflamme, qui le rend immédiatement reconnaissable. A chacun son fonds de commerce. Pour peu qu’il soit solide, son détenteur peut se permettre n’importe quelle fantaisie.

Par exemple, de soutenir qu’un chat n’est pas un chat, ou qu’un raciste est un humaniste. Tel Alain Finkielkraut, que l’antisémitisme d’un Renaud Camus n’émeut pas outre mesure. Soutenir qu’« un juif est incapable d’assimiler vraiment la culture française » ne lui paraît pas scandaleux : pour peu qu’on ne refuse pas de méconnaître « la part de l’héritage dans l’identité », ni de reconnaître qu’il existe « des degrés de l’appartenance nationale », ces propos, estime-t-il, « prennent un autre sens (5) ».

Comme n’a rien de raciste, toujours selon Finkielkraut, le récent pamphlet antimusulman d’Oriana Fallaci, La Rage et l’Orgueil (6). En injuriant « les fils d’Allah », qui « se multiplient comme des rats », elle nous oblige à « regarder la réalité en face » et à voir enfin, en toute bonne conscience, ce que sont vraiment les Arabes. Briseuse de tabous, « elle a l’insigne mérite de ne pas se laisser intimider » et libère la parole (7).

Certes, troublé par les réactions que ces propos ont provoquées, l’« humaniste » se reprend et décrète que, tout compte fait, le livre d’Oriana Fallaci est « indéfendable ». Après l’avoir défendu. Mais dans l’entretien qu’il nous accorde, il ne peut s’empêcher de lui trouver des vertus et, derechef, de le défendre : « J’ai été saisi par une certaine force. Oriana Fallaci a entrepris de dire ses quatre vérités à l’Europe. Son livre est un livre antieuropéen. » Bref, anti-tout.

Tactique finkielkrautienne : attaqué sur un point précis, il change d’objet, se dérobe, glisse comme une anguille entre les objections. D’où cet emploi constant du mais, qui a pour fonction de nier - et non pas de nuancer - ce que, par soumission apparente au politiquement correct, il vient de concéder. Il n’est pas passéiste, mais « attention au progrès » (au clonage, au pacs, au divorce par consentement mutuel, à la parité...) ; il n’est pas moraliste, mais il juge ; il se dit de gauche, mais il « n’aime pas du tout cette propension de la gauche à être binaire »  ; il n’est pas du côté des dominants, mais « les dominants n’ont pas tous les torts »  ; il faut « sortir du discours libéral », mais il ne faut pas s’enfermer, surtout pas ! dans le discours progressiste.

Evoque-t-on le racisme anti-arabe, Finkielkraut enchaîne aussitôt sur l’antisémitisme. Est-il donc plus difficile, en France, d’être juif qu’arabe et, parce que juif, de trouver un logement, un emploi, d’occuper de hautes fonctions... ? Gêné, il biaise : « Il n’est pas facile d’être juif dans un quartier arabe. » Ne lui objectez pas qu’il est peut-être plus difficile d’être arabe en Israël, il s’énerve : « Les Arabes israéliens bénéficient des droits civiques et sociaux communs à tous les Israéliens. » Et surtout, ne lui dites pas qu’Israël mène en Palestine, avec les méthodes qu’on sait, une guerre coloniale : il risque un infarctus.

Partialité, peur haineuse des Arabes, soutien aveugle d’Israël, boursouflure narcissique : Alain Finkielkraut a du moins un mérite. Par ses excès, il permet de saisir, telle une caricature, des traits communs à bien des intellectuels français d’aujourd’hui, si différents soient-ils les uns des autres :

  la morgue aristocratique et le mépris du peuple : Luc Ferry, qui n’a sans doute jamais parlé des masses françaises, n’hésite pas en revanche à parler des « masses arabes ». Il est vrai qu’il ne tient pas en haute estime les premières : « J’ai parfois le sentiment qu’il y a presque trop de programmes intéressants à la télévision (8)  »  ;

  la disqualification injurieuse de ceux qui pensent autrement : le journaliste Didier Eribon n’est qu’un « pitbull », les pédagogues à la Philippe Mérieux sont « des gardes rouges de la "cuculture" » (Alain Finkielkraut) (9), Pierre Bourdieu était « fou d’orgueil, narcissique, manipulateur, hypocrite, pervers, grandiloquent, ridicule, insupportable » (Alain Minc) (10), « l’antiaméricanisme, c’est le progressisme des cons » (Pascal Bruckner) (11) ;

  l’incohérence : Philippe Sollers dénonce le racisme de Renaud Camus, mais publie dans sa revue L’Infini un article de Marc-Edouard Nabe, qui fulmine contre le « retour de l’anti-antisémitisme. Cette salope de Sinclair se lèche déjà ses épaisses babines... (12) » ;

  une sensibilité beaucoup plus vive à l’antisémitisme qu’à l’islamophobie. Si les réflexions de Renaud Camus sur les juifs ont provoqué une tempête de protestations qui a duré plus de trois mois, les 175 pages d’injures d’Oriana Fallaci contre les musulmans n’ont guère ému le microcosme intellectuel : excepté Bernard-Henri Lévy, qui a aussitôt réagi dans le numéro même du Point qui publiait... les vociférations de la journaliste italienne, et Laurent Joffrin, qui l’a exécutée dans un article du Nouvel Observateur, presque tous les autres se sont tus. A commencer par certains de ceux (Claude Lanzmann) qui avaient vivement protesté contre les propos de Renaud Camus. Deux poids, deux mesures ?

  une certaine indifférence à l’égard des victimes de guerres, embargos, famines et maladies qui ravagent le tiers-monde : quelque 3 000 morts le 11 septembre 2001 à New York, c’est horrible, et « nous sommes tous américains », mais des centaines de milliers de morts au Rwanda, trois millions en trois ans au Congo-Kinshasa, c’est horrible aussi, mais n’émeut personne : Américains si, Africains no ! André Glucksmann, si prompt à dénoncer les crimes des Russes, des Chinois ou des Nord-Coréens, n’a pas « un mot de compassion, observe Gilbert Achcar, pour les victimes des Etats de l’OTAN et assimilés, comme les Kurdes et les Palestiniens (13) ».

Humanisme à la carte ? Ce n’est pas tout.

« Un intellectuel, affirmait Herbert Marcuse, est quelqu’un qui refuse d’établir des compromis avec les dominants. » Et dont la tâche première, dit Pierre Rosanvallon, est de rendre le monde un peu plus intelligible et de produire « une lisibilité sans concessions ». La plupart des intellectuels français d’aujourd’hui ne s’en acquittent pas : au lieu d’inciter à réfléchir, ils brouillent les cartes. Comme les médias. Même quand ils ne méconnaissent pas la réalité.

Tel Pascal Bruckner, qui rappelle, dans les premières pages de son récent essai Misère de la prospérité (14), quelques chiffres effrayants sur les inégalités du monde contemporain : « 20 % des 6 milliards d’habitants sur terre subsistent avec moins d’un dollar par jour et un enfant sur quatre souffre de malnutrition dans le Sud... 10 % de la population du globe produit et consomme 70 % des biens et services... » Logiquement, une seule conclusion s’impose : un mode de production qui affame les deux tiers de la planète et fabrique des exclus par centaines de millions est un scandale et doit être combattu. Ce qui échappe, apparemment, à l’entendement de Pascal Bruckner. Sans transition, il se déchaîne contre les « antimondialistes » - des jaloux qui dénoncent les maîtres du monde parce qu’ils n’en font pas partie ; il regrette que les Etats-Unis interviennent si peu dans les affaires des autres - « Ce n’est pas le leadership américain qui est inquiétant, c’est plutôt sa discrétion »  ; frappé d’amnésie, il dit « oui au capitalisme », dont il vient de stigmatiser les méfaits, et suggère à ceux qu’il « obsède » de « ne plus y penser » : « Etre anticapitaliste (...), c’est penser à autre chose. Plutôt que d’être contre, pourquoi ne pas être à côté, se dérober ? » Et, oubliant « l’ordre des utilités », s’adonner à « la poésie, l’amour, l’érotisme, la contemplation de la nature » ?

Ravis par le pouvoir
Parmi les contemporains, Pascal Bruckner est assurément un cas. Mais représentatif d’une attitude très répandue, amour et petites fleurs des champs en moins, chez de nombreux intellectuels.

Avec des nuances, certes. Si la mondialisation libérale rend euphorique Alain Minc, « proche du blairisme » - « lutter contre la mondialisation, c’est (passez-moi l’expression) pisser contre le vent » -, d’autres sont plus nuancés. Mais, même s’ils dénoncent l’interventionnisme américain ou souhaitent une mondialisation plus « humaine » qui respecte « les valeurs non mercantiles : le bonheur, l’amitié, la solidarité » (Jacques Julliard), la plupart estiment que le capitalisme est le moins mauvais des systèmes et qu’il doit être, simplement, « aménagé ». Tous évoquent la nécessité de contre-pouvoirs et comptent, les uns, sur la société civile et la concertation entre « partenaires », les autres, sur les luttes sociales.

« Libéral de gauche », Alain Minc admet bien que « le marché crée de l’inégalité », mais il est convaincu qu’il peut être « régulé » et « encadré ». Quant à Laurent Joffrin, mollement réformiste, partisan d’une social-démocratie « rénovée », il estime nécessaire de « réhabiliter le politique » : « Tout passe par la gauche classique. Les partis de gauche doivent réinventer de nouvelles méthodes d’action et se concerter à l’échelle européenne en vue d’interventions communes. »

Chimères, estime Jean-François Kahn : au moment où de plus en plus d’hommes et de femmes, dans les pays riches, sont condamnés à une vie de plus en plus dure, où les pays du tiers-monde souffrent plus que jamais de la faim et d’une mortalité de plus en plus élevée, au moment donc où le capitalisme tue, directement ou indirectement, des millions d’êtres humains, s’imaginer qu’on peut l’« humaniser » quand, dans son essence même, il est inhumain, c’est se leurrer - absolument.

Le refuse-t-on, il ne reste pas d’autre solution qu’un front commun des démocrates pour jeter les bases d’un autre type de société : « En mai 1968, poursuit le directeur de Marianne, je trouvais parfaitement dérisoire - le contexte ne s’y prêtait pas - l’agitation "révolutionnaire". Mais aujourd’hui, je pense qu’il faut faire la révolution. Par rapport à la logique néolibérale - qui est une dynamique folle, qui provoque des dégâts terribles, qui déchire, broie, casse, qui brise l’homme et représente un véritable recul de la civilisation -, il faut donner un coup d’arrêt de type révolutionnaire. Si nous ne le faisons pas, qui le fera ? Ceux qui sont déjà en train de le faire, les intégristes religieux, les islamistes, les populistes, les néofascistes, les nationalistes ethniques... Le choix est clair : ou l’on fonde un projet révolutionnaire pour le meilleur, ou l’on accepte que d’autres le fassent pour le pire. Et cela, la plupart des intellectuels ne le comprennent pas. »

Parce qu’ils se sont embourgeoisés ? Sans doute. « Beaucoup d’ex-soixante-huitards se sont engouffrés dans l’économie de marché pour en modifier le cours, et ils s’y sont pleinement intégrés », constate, en connaissance de cause, Laurent Joffrin. « Le régime libéral paie cher les intellectuels qui se rallient, dénonce Michel Onfray, il sait rendre désirable l’inféodation. Conférences à dix mille euros, intégration du philosophe dans le brain-trust de l’entreprise, participation à des comités de direction, animation de soirées-débats richement dotées, places de choix dans les médias collaborateurs, où leurs livres sont positivement chroniqués : peu résistent à ces sirènes » (lire aussi Quand le patronat français impose sa refondation sociale).

Philippe Sollers, André Glucksmann, Alain Minc, Pascal Bruckner, André Comte-Sponville, Luc Ferry, entre autres, ne résistent pas et se produisent volontiers dans les entreprises. Bernard-Henri Lévy s’en défend, mais, dans ses « bloc-notes » du Point, il n’en célèbre pas moins ceux qui les dirigent, tels Jean-Luc Lagardère - « J’aime en lui ce côté grand condottiere ou Cyrano menant sa propre vie » - et Jean-Marie Messier, qui « s’ouvre au vent du large, force le destin, inverse l’ordre prescrit des choses (15) »...

D’autres, ou les mêmes, n’hésitent pas à courtiser ou à servir le Prince. Il y a trois ans, Luc Ferry se flattait d’avoir partagé un café-croissant avec le secrétaire général de l’Elysée, désormais ministre des affaires étrangères : « J’avais un petit déjeuner avec Dominique de Villepin. Il voulait me voir seul... et devinez qui a passé la tête ? Chirac (16) ! » Pour peu qu’un ministre ou un président leur confie une mission ou un portefeuille, ils exultent, ravis au sens provençal du terme...

Toutefois, leur mode de vie n’explique pas, à lui seul, leur incapacité à prendre une juste mesure du monde. Encore faudrait-il qu’ils aient opéré une véritable révolution intérieure. Ce n’est pas le cas : contrairement à ce qu’ils croient, ils n’ont pas changé. Pas dépouillé le vieil homme. Leurs structures mentales sont demeurées identiques : « Avec la même passion qu’autrefois ils dénonçaient le "socialisme" parce qu’il sacrifiait l’homme à l’Etat, ils célèbrent le néolibéralisme et ne comprennent pas, ou ne veulent pas comprendre, qu’il sacrifie l’homme à l’argent, constate Jean-François Kahn. De la même façon qu’ils étaient staliniens ou maoïstes, ils sont devenus pro-américains. Et de la même manière qu’ils se disaient internationalistes, ils se proclament mondialistes. Ils restent manichéens, comme par-devant. Et ne se rendent pas compte qu’ils ont changé de camp. »

Ardents défenseurs, disent-ils, des droits humains, ils soutiennent un Etat qui ne les respecte pas plus, ni chez lui ni dans les pays qu’il domine, que l’ex-Union soviétique. Aide inconditionnelle aux dictatures les plus sanglantes comme aux politiques les plus aveugles et les plus meurtrières, coups d’Etat, attentats, condamnation à la mort lente (famine, maladies) de centaines de milliers d’êtres humains (Irak, Soudan) : les Etats-Unis sont « un Etat terroriste de premier plan » (Noam Chomsky) (17), et c’est à cet Etat, qu’ils disent « démocratique » (Jacques Julliard), que la plupart apportent leur appui, quand ils ne lui vouent pas une admiration sans bornes.

Politiquement soumis, idéologiquement serviles, adulateurs des grands, courtisans flagorneurs, couverts de titres, qu’ils arborent comme des médailles (professeur à l’Ecole polytechnique, agrégés de l’université, « philosophes »), souvent beaux parleurs et parfois stylistes brillants, ils ont, comme on dit, « tout pour plaire ». Il n’est pas étonnant qu’ils aient séduit les médias ni que, en retour, ils s’en servent. Oubliant, par là même, la fonction première d’un intellectuel, « marginale, inutile et essentielle », comme dit Pierre Nora : la fonction critique, le refus total de compromis avec les dominants.

Contrairement à ces esprits chagrins, qui, prenant leurs désirs pour la réalité, annoncent régulièrement la « fin des intellectuels », les intellectuels - les vrais - sont plus que jamais nécessaires : dans une société où l’école se délabre, où la télévision déverse à hautes doses ses inepties sur des millions de citoyens, où les journaux s’avilissent et, trop souvent, cultivent le fait divers plutôt que le fait vrai, seuls des intellectuels peuvent inciter à réfléchir. A prendre quelque distance à l’égard de l’événement brut. A voir, lire et entendre autrement.

« Le rôle d’un intellectuel est aujourd’hui le même qu’autrefois, rappelle Michel Onfray : sur le principe de Diogène (ou de Bourdieu), être la mauvaise conscience de son temps, de son époque. Le taon, la mouche du coche, le rebelle avec lequel on ne reproduit pas le système social. L’intellectuel peut penser et fournir des idées aux politiques, peu doués pour la pensée et la réflexion. Il doit dénoncer les injustices, les tares du système, les mécaniques aliénantes... » Sans concession.

MAURICE T. MASCHINO
 
Ont refusé de participer à cette enquête : Pascal Bruckner, Jean-Claude Casanova, André Glucksmann, Serge July, Jorge Semprun. A « réservé » sa réponse : Luc Ferry.

Lire la réponse de M. Alain Finkielkraut, et un courrier de notre collaborateur Vincent Laurent.

(1) Théo Klein, Le Manifeste d’un Juif libre, Liana Lévi, Paris, 2002.

(2) Cf. « L’histoire expurgée de la guerre d’Algérie », Le Monde diplomatique, février 2001.

(3) In « Le Monde-Télévision », 12 août 2002.

(4) Louis Pinto, « Des prophètes pour intellectuels », Le Monde diplomatique, septembre I997.

(5) Alain Finkielkraut, L’Imparfait du présent, Gallimard, Paris, 2002.

(6) Oriana Fallaci, La Rage et l’Orgueil, Plon, Paris, 2002.

(7) Alain Finkielkraut, Le Point, 24 mai 2002.

(8) Luc Ferry, in « Le Monde-Télévision », 12 août 2002.

(9) Marion Van Renterghem, « Entre chiens de garde et pitbulls », Le Monde, 1er mars I998.

(10) Alain Minc, Le Fracas du monde, Seuil, Paris, 2002.

(11) Le Figaro, 22 février 2002.

(12) Guy Birenbaum et Yvan Gattegno, « Les obsessions racistes de Renaud Camus », Le Monde, 3 août 2000.

(13) Gilbert Achcar, Le Choc des barbaries, Complexe, Bruxelles, 2002.

(14) Pascal Bruckner, Misère de la prospérité, Grasset, Paris, 2002.

(15) Le Point, 5 mai 2000 et 23 juillet 2002.

(16) Philippe Lançon, « Le philosophe du président », Libération, 3 mars 1997.

(17) Noam Chomsky, La Loi du plus fort, Le Serpent à plumes, Paris, 2002.

Ecrit par gabrielney, le Lundi 8 Décembre 2003, 07:27 dans la rubrique Des idées.

Commentaires :

Personna non-grata
17-08-07 à 21:09

Le griot rencontre ses conte(s) et legendes,
Sans compter les gens qu’il raconte.

Il est:
L’épitaphe de l’autodafé,

Le pompier,
Du 451 iéme degré.


Moi, pas plus que quiconque,
Ne viens nul part.

A s’propos,
Ya pas a souffrir du moindre doute à avoir,

A défaut de creusé le lit de l’espoir,
Le rêve errant du révérant s’est évanouie sur le dos des cités dortoirs.

Nous en payrons tous le prix.
A savoir: La bétise bien pensante de Rachida Dati ;
Se voir taxer d’angélisme dans l’ pays d’ l’Ingénue…

Et de Candide.

Alors,
Si ce soir le blasphéme court sur le corps des p’ti b’lémes,
Le coeur meurtri par la mort de nos fréres Zyed ;
L’AngSoc recouvre sa mémoire du linceul de l’oublie,

Et seul ceux dans l’ciel s’en soucis…
Mais seul ceux dans l’ ciel sont sans soucis face à s’la,

Et leurs autres inepses facécies.

Que vos esprits s'envolent...
Comme... colle... aux... T’chi...
Fleurissent, eu fleurissent

Loin. De mes registres trop tristes.
Loin. De mes registres trop tristes.